L'histoire d'amour manquée entre l'Élysée et le Palais du Luxembourg reste l'une des dynamiques les plus fascinantes de la Ve République moderne. Alors que la perspective de la prochaine échéance électorale redéfinit déjà les rapports de force au sein de la classe politique, l'analyse des relations entre Emmanuel Macron et la haute assemblée offre un éclairage précieux sur le fonctionnement de nos institutions. Retour sur une décennie de pragmatisme, de désillusions et de bras de fer législatifs.

2017 : le choc du « hold-up » et le choix du pragmatisme

À l’été 2017, le paysage politique français est en ruines. L'élection fulgurante d'Emmanuel Macron, à seulement 39 ans, a pulvérisé les partis traditionnels, le Parti socialiste et Les Républicains (LR) se retrouvant relégués au second plan. Au Sénat, bastion historique de la droite et du centre, la pilule est amère. Quelques mois plus tôt, les sénateurs fillonistes se voyaient déjà gouverner le pays, portés par les sondages de l'époque, avant que les affaires judiciaires ne fauchent leur candidat.

Pourtant, malgré la déception, la chambre haute choisit de ne pas s'enfermer dans une opposition systématique. Comme le relate une enquête rétrospective de Public Sénat, les premiers pas du quinquennat se font sous le signe d'un dialogue constructif. La nomination d'Édouard Philippe, transfuge de la droite, au poste de Premier ministre, agit comme un puissant lubrifiant politique. Le sénateur LR des Hauts-de-Seine, Roger Karoutchi, confie à Public Sénat : « Certes, il a basculé chez Macron, mais c’est un ancien député LR. On se dit, on va voir comment ça se passe. Après tout, on doit pouvoir travailler. »

Cette lune de miel pragmatique se traduit par le vote de plusieurs réformes majeures. La majorité sénatoriale approuve sans sourciller la réforme du Code du travail, de sensibilité libérale, ainsi que la loi antiterroriste qui inscrit certaines mesures de l'état d'urgence dans le droit commun. Le Sénat valide également le projet de loi de moralisation de la vie publique, signe que les deux têtes du pouvoir législatif et exécutif peuvent accorder leurs violons sur des sujets régaliens.

Les premières fêlures et la défense des territoires

Cette entente cordiale ne tarde pourtant pas à se fissurer. Le premier point d'achoppement sérieux concerne la suppression de la réserve parlementaire, une enveloppe financière que députés et sénateurs pouvaient distribuer aux collectivités locales de leur choix. Pour le Sénat, grand défenseur des communes et des départements, cette mesure est perçue comme une attaque directe contre le lien de proximité qui unit les parlementaires à leurs territoires.

Le fossé se creuse davantage lorsque le président de la République tente d'imposer sa vision de la décentralisation. Bien qu'Emmanuel Macron tente un geste fort le 17 juillet 2017 en se déplaçant personnellement au Sénat pour la Conférence nationale des territoires — un événement rare, seuls quelques présidents comme Valéry Giscard d'Estaing s'étant prêtés à l'exercice —, la méfiance s'installe. Les élus locaux, représentés par la chambre haute, s'inquiètent de la suppression programmée de la taxe d'habitation, perçue comme une perte d'autonomie financière pour les communes.

Ce clivage entre une vision jacobine et centralisatrice de l'Élysée et la sensibilité girondine du Sénat va structurer l'ensemble du premier quinquennat, avant que des crises majeures, telles que l'affaire Benalla ou la gestion de la pandémie de Covid-19, ne transforment définitivement le Palais du Luxembourg en un véritable contre-pouvoir.

Quel héritage pour la vie politique et l'horizon 2027 ?

Dix ans plus tard, alors que la scène politique est plus fragmentée que jamais, cette relation tumultueuse a profondément redessiné l'équilibre des pouvoirs. Sans majorité absolue à l'Assemblée nationale lors du second quinquennat, l'exécutif a dû composer de manière permanente avec le Sénat pour faire adopter ses textes, notamment sur la réforme des retraites ou la loi immigration.

Pour les futurs candidats à l'élection présidentielle, la leçon de cette décennie est claire : on ne gouverne pas la France contre son Sénat. La chambre haute s'est imposée comme un pivot incontournable de la politique nationale, capable de bloquer, d'amender ou de légitimer l'action gouvernementale. Alors que les différents partis affûtent leurs armes et scrutent le calendrier électoral, la capacité à dialoguer avec les territoires et leurs représentants sera un atout décisif pour stabiliser le pays après l'élection.

En somme, la relation entre Emmanuel Macron et le Sénat aura été marquée par une transition brutale, passant d'une collaboration initiale sur des réformes économiques à une opposition institutionnelle féroce. Ce bras de fer permanent rappelle que la solidité de nos institutions repose sur un équilibre subtil où le Sénat, loin d'être une simple chambre d'enregistrement, demeure le gardien vigilant de la démocratie locale et du débat parlementaire.

Sources

  • Public Sénat : https://www.publicsenat.fr/actualites/politique/serie-1-4-macron-et-le-senat-10-ans-de-relations-un-debut-constructif-avant-la-montee-des-tensions

Source factuelle citée : Public Sénat. Synthèse éditoriale Élections 2027.

Rubrique : Candidats