Et si la loi reconnaissait officiellement les liens d’amitié au même titre que les alliances familiales ou conjugales ? C’est le défi sociétal et juridique lancé par Clémence Guetté, députée et vice-présidente de l’Assemblée nationale. À travers le dépôt d’une proposition de loi singulière et la publication d’un essai théorique, la cadre de La France insoumise souhaite octroyer un statut civil et de nouveaux droits sociaux aux amis proches. Déjà intégrée au corpus programmatique porté par Jean-Luc Mélenchon en vue de l'élection présidentielle de 2027, cette initiative entend bousculer en profondeur les fondements de la solidarité légale en France.
Repenser la solidarité juridique face aux mutations sociétales
Depuis plus de deux siècles, l'architecture du Code civil et de la fiscalité française repose sur un pivot quasi exclusif : la filiation biologique et le couple légalement institué, qu'il s'agisse du mariage ou du pacte civil de solidarité (Pacs). Pourtant, les modes de vie ont profondément évolué ces dernières décennies. L'augmentation constante des foyers monoparentaux, la hausse du célibat choisi ou subi, ainsi que l'éclatement géographique des cellules familiales traditionnelles ont progressivement transformé les réseaux d'amis en piliers essentiels du soutien affectif, matériel et logistique du quotidien.
Dans un entretien accordé à nos confrères de LCP Assemblée, Clémence Guetté a explicité sa volonté de combler ce décalage persistant entre la réalité vécue par des millions de citoyens et l'encadrement juridique actuel. L’élue insoumise, qui a publié le 27 août l'ouvrage Pour une politique de l’amitié aux éditions La Découverte, insiste sur les injustices concrètes qui frappent celles et ceux qui choisissent d'organiser leur existence autour de liens amicaux plutôt que de liens du sang ou d'alliances conjugales. À ses yeux, le cercle domestique restreint ne doit plus constituer le sanctuaire unique bénéficiant de la protection des politiques publiques et du droit commun.
Congés, fiscalité et parrainage : les mesures clés sur la table
Pour matérialiser cette rupture doctrinale, le texte déposé mi-septembre au Palais-Bourbon formule plusieurs propositions d'aménagements concrets touchant le droit du travail, la petite enfance et la transmission patrimoniale.
L’une des mesures phares vise à étendre des droits jusqu'ici réservés aux conjoints ou aux membres de la famille directe. La proposition prévoit notamment de concevoir un congé parentalité ou des autorisations d’absence spécifiques permettant à un ami de confiance d’épauler un proche à l'arrivée d'un enfant ou lors d'épreuves de santé. Ce dispositif répondrait tout particulièrement aux difficultés rencontrées par les parents isolés, pour qui l'appui d'un tiers extérieur s'avère indispensable pour éviter l'épuisement.
Le volet successoral constitue un autre levier majeur de ce texte. En France, les transmissions de biens entre personnes sans lien de parenté directe subissent une taxation très lourde, atteignant 60 % après un abattement fiscal modeste de 1 594 euros. Clémence Guetté suggère d'alléger cette pression fiscale pour permettre aux individus de transmettre une partie de leur patrimoine à des compagnons de vie sans être pénalisés par l'administration.
Enfin, la proposition de loi cherche à conférer une portée juridique contraignante au parrainage civil. Trop souvent réduit à une simple cérémonie protocolaire en mairie sans valeur d'engagement, ce baptême républicain créerait, selon la parlementaire, de véritables devoirs d'assistance morale et matérielle envers les enfants en cas de défaillance des parents, consolidant ainsi la sécurité affective des mineurs.
Une rampe de lancement programmatique pour l'échéance de 2027
Compte tenu de la composition fragmentée de l'hémicycle actuel, Clémence Guetté concède avoir peu d'illusions quant à l'adoption rapide de sa proposition de loi. Pour le mouvement insoumis, l'objectif fondamental réside ailleurs : ouvrir une brèche idéologique dans le débat public et enrichir l'offre programmatique de la gauche de rupture pour les prochaines échéances nationales.
À mesure que le calendrier institutionnel progresse vers le prochain scrutin présidentiel, chaque formation tente d'imposer son vocabulaire et ses thématiques. Alors que les états-majors de droite et du centre axent leurs discours sur la cellule familiale classique ou la natalité, La France insoumise expérimente de nouveaux récits émancipateurs en phase avec les aspirations d'une partie de la jeunesse urbaine et des ménages alternatifs.
Bien que les sondages hiérarchisent couramment le pouvoir d'achat, la santé et la sécurité au premier rang des préoccupations électorales, les questions liées à la solitude contemporaine et à l'isolement social gagnent en visibilité dans le champ de la politique nationale. En conceptualisant une reconnaissance institutionnelle de l'amitié, les stratèges de la France insoumise cherchent à démontrer que la solidarité collective peut dépasser les frontières traditionnelles de l'état civil. Même si ce débat s'annonce clivant sur le plan éthique, il marque le point de départ d'une réflexion que la gauche entend bien porter au cœur de la campagne de 2027.
Sources
- LCP Assemblée : https://lcp.fr/actualites/heritage-conges-enfants-une-deputee-lfi-veut-creer-de-nouveaux-droits-entre-amis-442471
Synthèse éditoriale Élections 2027.
Rubrique : Candidats






