Alors que la course à l’Élysée s’accélère, les lignes de fracture idéologiques au sein de la droite républicaine se précisent et prennent une tournure doctrinale d’une rare intensité. Dans une prise de parole remarquée, l’ancien ministre de l’Économie Alain Madelin et le professeur de droit et avocat Jean-Philippe Feldman montent au créneau contre la ligne défendue par Bruno Retailleau. En s'attaquant ouvertement aux fondements de l'État de droit au nom de la souveraineté populaire, le prétendant de la droite conservatrice suscite une vive réplique venue des rangs du libéralisme classique.
La charge libérale contre les dérives populistes
Dans une tribune publiée par Le Monde Politique, Alain Madelin et Jean-Philippe Feldman posent un constat sans concession : « La souveraineté populaire peut et doit être limitée, n’en déplaise aux populistes de tout poil ». Ce rappel historique et philosophique vise directement les déclarations récurrentes du candidat des Républicains, lequel multiplie les critiques contre les institutions judiciaires, les traités internationaux et les cours suprêmes.
Pour les deux signataires, l’argument selon lequel la volonté du peuple devrait primer sans entrave sur les normes juridiques fondamentales relève d’une confusion dangereuse. Rappelant la tradition de pensée libérale héritée de Locke, Montesquieu et Constant, ils soulignent avec force que « rien n’autorise le peuple à fouler aux pieds les droits les plus sacrés des individus ». Dans leur analyse, la démocratie ne saurait se résumer à la dictature de la majorité arithmétique : elle n’existe et ne perdure que parce qu’elle s’inscrit dans un cadre institutionnel protecteur des libertés fondamentales de chacun.
Cette intervention met en lumière l’inquiétude d’une partie des cercles libéraux face au glissement sémantique d’une droite traditionnelle qui, pour rivaliser avec les formations radicales, emprunte désormais leurs concepts clés. En délégitimant le contrôle de constitutionnalité et l’autorité des juridictions européennes, les discours de rupture menacent, selon les auteurs, l’équilibre même des démocraties occidentales.
Bruno Retailleau et la tentation de la primauté politique
Cette passe d’armes intervient à un moment stratégique pour le camp des Républicains. Bruno Retailleau a fait de la fermeté institutionnelle l'un des piliers de son projet, articulé autour des thématiques régaliennes et de la sécurité. Selon sa vision, l'action publique en matière d'immigration et d'ordre républicain serait aujourd'hui entravée par ce qu’il qualifie d’« État de droit dévoyé » ou de « gouvernement des juges ».
Pour répondre aux attentes d’un électorat demandeur d’autorité, le chef de file de la droite sénatoriale défend l'usage élargi du référendum et la possibilité d'outrepasser certaines censures constitutionnelles ou européennes. Cette stratégie vise clairement à disputer l'hégémonie des thèmes souverainistes au Rassemblement national, en montrant une volonté d'action affranchie des lenteurs procédurales.
Toutefois, cette orientation crispe en interne. Au sein des différents partis qui composent l’échiquier de la droite et du centre, nombre de cadres s'interrogent sur la viabilité juridique et diplomatique d'une telle posture. En s’affranchissant des digues du constitutionnalisme moderne, le prétendant s’expose au reproche d'affaiblir l’édifice républicain qu’il prétend pourtant consolider.
Une fracture doctrinale aux lourdes conséquences pour 2027
Le débat suscité par Alain Madelin et Jean-Philippe Feldman dépasse la simple querelle de personnalités. Il illustre le dilemme existentiel qui traverse la famille politique de la droite à l’approche de l’échéance suprême. Deux visions du monde s’y affrontent désormais ouvertement.
D’un côté, un courant conservateur et souverainiste, incarné par Retailleau, estime que l’urgence démographique, sécuritaire et sociétale justifie une reprise en main vigoureuse par la loi ordinaire et le vote populaire direct. De l’autre côté, les héritiers du libéralisme républicain rappellent qu'un pouvoir exécutif sans contre-pouvoir effectif prépare le terrain à tous les arbitraires politiques, quelle que soit la majorité de circonstance.
Cette clarification intellectuelle pourrait également peser dans le positionnement des différents candidats de l’espace central et libéral. Alors que les états-majors surveillent les dynamiques d'opinion à travers les sondages, la capacité de Bruno Retailleau à rassembler au-delà de son socle conservateur est mise à l'épreuve. L'accusation de populisme formulée par une figure historique du libéralisme gouvernemental comme Alain Madelin offre des munitions à ses adversaires modérés, soucieux de capter les voix des électeurs de droite attachés au respect scrupuleux des équilibres institutionnels.
La querelle autour de l'État de droit s'installe ainsi comme l'un des axes de clivage majeurs de la pré-campagne. En affirmant que la souveraineté populaire trouve sa légitimité dans ses propres limites, les pourfendeurs du souverainisme intégral obligent les prétendants à préciser la nature exacte du régime qu'ils entendent proposer aux Français pour le prochain quinquennat.
Sources
- Le Monde Politique : https://www.lemonde.fr/idees/article/2026/09/14/alain-madelin-et-jean-philippe-feldman-la-souverainete-populaire-peut-et-doit-etre-limitee-n-en-deplaise-aux-populistes-de-tout-poil_6773877_3232.html
Synthèse éditoriale Élections 2027.
Rubrique : Candidats






