Le débat sur le financement des retraites s'apprête à prendre un tournant inédit en vue de la prochaine échéance présidentielle. Longtemps considérée comme un tabou absolu en France, la retraite par capitalisation s'invite désormais dans les programmes de plusieurs figures de premier plan. De la droite libérale à une partie de la gauche réformatrice, l'idée d'introduire une "dose" de capitalisation pour épauler notre système par répartition historique fait son chemin. Alors que les différents candidats affûtent leurs propositions économiques, cette rupture doctrinale pourrait redéfinir les clivages traditionnels de la campagne.

Un glissement doctrinal de la droite vers la gauche

La remise en question du "tout répartition" n'est plus l'apanage de la droite. Certes, les figures du centre et de la droite restent les plus offensives sur ce terrain. Édouard Philippe, par exemple, plaide ouvertement pour un système mixte où 85 % des dépenses de retraite proviendraient de la répartition et 15 % d'une part de capitalisation obligatoire. Chez Les Républicains, Bruno Retailleau défend activement la création d'un deuxième pilier financé par la capitalisation des salariés, dont les fonds seraient fléchés vers l'économie réelle pour stimuler l'investissement national. Une vision partagée dans les grandes lignes par l'ancien Premier ministre Gabriel Attal.

Cependant, la véritable surprise vient des rangs de la gauche, où le sujet a longtemps été synonyme de régression sociale. Comme le révèle une enquête de Public Sénat, plusieurs figures socialistes n'hésitent plus à franchir le pas. L'ancien président François Hollande s'est ainsi déclaré favorable à l'ajout d'une part de capitalisation, à condition qu'elle soit rigoureusement contrôlée par les partenaires sociaux. Dans la même veine, Philippe Brun, député socialiste et candidat à la primaire de son camp, propose une "capitalisation collective" via une caisse populaire chargée de réinvestir cette épargne dans le tissu productif français. Ce glissement sémantique et idéologique montre que la question dépasse désormais les clivages partisans habituels au sein de la classe politique française.

Le retard français face aux standards européens

Pour comprendre l'urgence de ce débat, il convient d'observer la situation de la France par rapport à ses voisins européens. Aujourd'hui, le modèle français repose de manière écrasante sur la répartition : les actifs cotisent directement pour payer les pensions des retraités actuels. La capitalisation y est marginale, ne représentant que 2 % des prestations de retraite versées, contre une moyenne de 18 % au sein des pays de l'OCDE.

Pourtant, des outils existent déjà, à l'image du Plan d'épargne retraite (PER) issu de la loi PACTE de 2019. Fin 2025, ce dispositif comptait près de 12,9 millions de titulaires pour un encours de 150 milliards d'euros. Mais cette épargne reste strictement individuelle et facultative. À l'inverse, plusieurs pays d'Europe du Nord ont intégré la capitalisation au cœur de leur modèle social depuis des décennies. Au Danemark, par exemple, pas moins de 37 % des dépenses de retraite sont financées par ce biais, offrant une stabilité financière accrue face au vieillissement de la population. Les partisans d'une réforme en France estiment qu'un tel mécanisme permettrait non seulement de pérenniser les pensions, mais aussi de mobiliser une épargne massive pour financer la transition écologique et industrielle du pays.

Un enjeu clé pour les futurs programmes de 2027

L'introduction de la capitalisation s'annonce comme l'un des thèmes les plus clivants et les plus scrutés de la campagne à venir. Pour les opposants à cette mesure, notamment la gauche radicale et le Rassemblement national, la capitalisation présente un risque majeur de précarisation des futurs retraités, soumis aux fluctuations des marchés financiers. Ils rappellent que la répartition garantit une solidarité intergénérationnelle indispensable.

Pour les réformateurs, l'argument est avant tout démographique et budgétaire. Face à l'augmentation de l'espérance de vie et à la diminution du ratio actifs/retraités, la seule répartition ne suffirait plus à garantir le niveau des pensions sans augmenter massivement les impôts ou reculer indéfiniment l'âge de départ. La bataille des idées au sein des différents partis s'articulera donc autour de la définition de cette "dose" de capitalisation : sera-t-elle individuelle ou collective ? Obligatoire ou facultative ? Gérée par l'État, les partenaires sociaux ou des fonds privés ?

Les positions des prétendants à l'Élysée sur ce sujet sensible pèseront lourdement dans les intentions de vote. Les prochains sondages d'opinion permettront de mesurer l'adhésion des Français à cette transition, alors que le pouvoir d'achat et l'avenir du modèle social restent au cœur de leurs préoccupations.

En s'invitant de manière transpartisane dans l'arène politique, la retraite par capitalisation n'est plus une utopie libérale mais une option de gouvernement crédible pour 2027. Reste à savoir si les candidats parviendront à convaincre des électeurs historiquement attachés au monopole de la répartition.

Sources

  • Public Sénat : https://www.publicsenat.fr/actualites/economie/retraite-par-capitalisation-quels-pays-europeens-ont-franchi-le-pas

Source factuelle citée : Public Sénat. Synthèse éditoriale Élections 2027.

Rubrique : Candidats