En 2017, l'arrivée d'Emmanuel Macron à l'Élysée promettait de balayer « l'ancien monde ». Le Sénat, souvent perçu par les nouveaux tenants du pouvoir comme une institution vieillissante, lente et déconnectée des réalités de la modernité technocratique, semblait être la cible idéale d'une profonde cure de jouvence institutionnelle. Pourtant, dix ans plus tard, alors que la vie politique française commence à se projeter vers l'échéance majeure de 2027, force est de constater que la Haute Assemblée a non seulement survécu à la vague macroniste, mais qu'elle en est ressortie renforcée, s'imposant comme un pivot incontournable de la République.

De la menace de suppression pure et simple aux commissions d'enquête retentissantes, la relation complexe entre le chef de l'État et le Palais du Luxembourg a redessiné les équilibres du pouvoir en France.

Le « Sénat bashing » du premier quinquennat

En analysant cette décennie de cohabitation tumultueuse, le média Public Sénat rappelle que les débuts du premier quinquennat d'Emmanuel Macron ont été marqués par une hostilité manifeste à l'égard de la chambre haute. En septembre 2017, un sondage YouGov révélait que 60 % des Français interrogés se prononçaient en faveur de la suppression du Sénat. L'institution souffrait alors d'un déficit d'image historique, régulièrement caricaturée pour son âge moyen élevé et son mode de scrutin indirect.

Emmanuel Macron a lui-même alimenté ce scepticisme ambiant. Lors de la crise des Gilets jaunes, dans sa « Lettre aux Français » rédigée à l'issue du Grand Débat National, le président de la République s'interrogeait ouvertement sur la légitimité et la structure des assemblées parlementaires, ouvrant la porte à des réformes d'ampleur, voire à une fusion avec d'autres instances consultatives. Ce projet de révision constitutionnelle prévoyait notamment une baisse drastique du nombre de parlementaires et l'introduction d'une dose de proportionnelle. Face à cette offensive politique, l'existence même du Sénat, bastion traditionnel de la droite et du centre, semblait compromise.

L'affaire Benalla et le tournant des commissions d'enquête

Pour faire face à cette menace existentielle, le Sénat a choisi d'utiliser pleinement ses prérogatives constitutionnelles pour démontrer son utilité démocratique. Le véritable tournant de cette reconquête d'opinion s'est produit à l'été 2018 avec l'affaire Benalla. En menant une commission d'enquête parlementaire d'une rigueur technique et juridique implacable, la commission des lois du Sénat a mis en lumière les dysfonctionnements internes de l'Élysée. Elle s'est ainsi imposée comme le seul véritable contre-pouvoir capable de faire vaciller un pouvoir exécutif alors hégémonique.

Ce rôle de vigile de la démocratie s'est consolidé au fil des ans. Les sénateurs ont multiplié les rapports d'enquête d'impact national, à l'instar de celui portant sur l'usage massif des cabinets de conseil privés par l'État (l'affaire McKinsey) ou encore sur la gestion logistique de la crise sanitaire. En se saisissant de sujets de société brûlants et en menant des auditions publiques largement médiatisées, la Haute Assemblée a prouvé son utilité directe aux yeux des citoyens. Loin d'être une simple chambre d'enregistrement passive, elle est devenue le principal contrepoids politique au sommet de l'État, gagnant le respect des différents partis d'opposition et d'une partie de l'opinion publique.

Le Sénat comme pivot de la stabilité institutionnelle

Le paysage politique français a connu une rupture majeure en 2022. Privé de majorité absolue à l'Assemblée nationale, le gouvernement a dû composer avec un Palais-Bourbon fragmenté, polarisé et régulièrement paralysé par les motions de censure et l'obstruction parlementaire. C'est dans ce contexte de crise de gouvernance que le Sénat a trouvé son rôle de stabilisateur de la vie publique.

Contrairement aux débats houleux de l'Assemblée nationale, le Sénat est apparu comme un lieu de négociation pragmatique et de compromis législatif. Cette position de force a permis à la majorité sénatoriale d'imposer ses conditions et ses amendements sur plusieurs textes législatifs majeurs, notamment lors des débats sur les réformes budgétaires ou les lois relatives à l'immigration. Les sondages d'opinion ont progressivement traduit ce glissement, montrant une confiance accrue des Français envers une institution désormais perçue comme un rempart contre l'instabilité politique et l'hyperprésidentialisation du régime.

Quel rôle pour la Haute Assemblée d'ici 2027 ?

Alors que les forces politiques se positionnent déjà dans la perspective de la succession d'Emmanuel Macron, l'équilibre des pouvoirs entre l'exécutif et le législatif sera un thème central des débats. Les futurs candidats à la présidence de la République devront composer avec un Sénat qui a retrouvé toute sa superbe et qui n'entend pas abandonner son influence retrouvée.

La question de la décentralisation, de l'autonomie financière des collectivités territoriales et de la représentativité des territoires — des thématiques historiquement portées par les sénateurs — sera au cœur des programmes de gouvernement. Le Sénat a démontré sur dix ans que le bicamérisme à la française n'était pas une anomalie, mais une garantie essentielle de pluralisme face aux crises démocratiques contemporaines.

Sources

Source factuelle citée : Public Sénat. Synthèse éditoriale Élections 2027.

Rubrique : Candidats