À moins d'un an de l'échéance présidentielle, la figure du général de Gaulle s'impose de nouveau au cœur du débat public, portée par un regain d'intérêt culturel et cinématographique. Mais derrière l'hommage populaire se joue une bataille idéologique cruciale. Autrefois bête noire de l'extrême droite française, l'homme du 18-Juin fait aujourd'hui l'objet d'une entreprise de séduction inédite de la part du Rassemblement national et de ses alliés. Cette stratégie de captation d'héritage pose une question fondamentale : peut-on réécrire l'histoire à des fins électorales ?
De la haine tenace à l'hommage appuyé
Pendant des décennies, la relation entre l'extrême droite et le gaullisme s'est écrite dans la haine et la violence. Fondé en partie par des nostalgiques de l'Algérie française, des partisans de l'OAS et des anciens collaborationnistes de Vichy, le Front national (devenu Rassemblement national) s'est construit en opposition directe et violente avec la figure de Charles de Gaulle. Pour les fondateurs de cette famille politique, le Général était perçu comme le "bradeur de l'Empire" et le traître d'Alger.
Pourtant, à l'approche du scrutin de 2027, le paysage a radicalement changé. Les leaders du Rassemblement national n'hésitent plus à se réclamer du gaullisme, célébrant la souveraineté nationale, l'indépendance de la France et la grandeur de l'État. Ce glissement sémantique s'inscrit dans une démarche globale de notabilisation des partis nationalistes, visant à rassurer l'électorat de droite traditionnelle et à s'imposer comme les seuls héritiers légitimes de la Ve République.
Une stratégie de dédiabolisation pour 2027
Cette captation d'héritage n'est pas fortuite. Elle répond à un agenda électoral précis où la conquête du pouvoir exige de briser les derniers plafonds de verre. En se parant des habits du gaullisme, les candidats de l'extrême droite cherchent à capter l'électorat conservateur modéré, historiquement attaché aux institutions et à la figure du Général.
Pour l'extrême droite, le gaullisme offre une double opportunité. D'une part, il permet de légitimer un discours souverainiste et eurosceptique en le rattachant à la "politique de la chaise vide" ou à l'Europe des nations prônée par de Gaulle en son temps. D'autre part, il offre un brevet de respectabilité républicaine. En se réclamant du père de la Constitution de 1958, ces mouvements tentent d'effacer les accusations d'antirépublicanisme qui leur collent à la peau.
L'alerte des historiens et des observateurs
Cette métamorphose ne va pas sans susciter de vives réactions. Dans une tribune publiée par Le Monde Politique, le documentariste Jonathan Hayoun tire la sonnette d'alarme. Alors que la figure de de Gaulle est actuellement plébiscitée à travers diverses œuvres cinématographiques, l'auteur observe que sa mémoire est devenue "un héritage à prendre". Selon lui, il est urgent de ne pas laisser l'extrême droite s'emparer de ce symbole pour réécrire sa propre histoire et faire oublier ses racines idéologiques profondes.
La mise en garde est claire : accepter cette filiation sans inventaire reviendrait à valider une amnésie collective. Les historiens rappellent que le gaullisme repose avant tout sur le refus de la capitulation, l'attachement viscéral aux valeurs républicaines et une certaine idée de la France ouverte sur le monde, des principes aux antipodes du repli identitaire prôné par les courants nationalistes contemporains.
La bataille mémorielle, enjeu clé de la campagne
Alors que le calendrier électoral s'accélère, la dispute autour de la mémoire gaulliste s'annonce comme l'un des marqueurs de la campagne pour l'Élysée. Les partis de la droite républicaine et du centre, qui se revendiquent traditionnellement du gaullisme, se trouvent face à un défi de taille : revitaliser cet héritage pour éviter qu'il ne soit totalement capté par leurs rivaux.
Pour les observateurs de la vie politique française, cette bataille des symboles est loin d'être anecdotique. Elle témoigne de la reconfiguration idéologique en cours, où les repères historiques s'estompent au profit de stratégies de communication politique agiles. La capacité des différents prétendants à l'Élysée à incarner la figure tutélaire de la Ve République pourrait bien peser lourd dans le choix final des électeurs.
En définitive, la tentative de captation de l'héritage gaulliste par l'extrême droite illustre la plasticité de la mémoire politique. À quelques mois de l'échéance présidentielle, la figure de Charles de Gaulle reste un référentiel absolu de la vie politique française. Reste à savoir si les citoyens sauront distinguer la sincérité doctrinale de l'opportunisme électoral dans ce grand jeu de rôles mémoriel.
Sources
- Le Monde Politique : https://www.lemonde.fr/idees/article/2026/08/16/l-extreme-droite-francaise-a-voue-une-detestation-tenace-au-general-de-gaulle-aujourd-hui-elle-pourrait-reussir-sa-strategie-de-captation-d-heritage_6747643_3232.html
Source factuelle citée : Le Monde Politique. Synthèse éditoriale Élections 2027.
Rubrique : Candidats




